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Rebel - Schröder

Anthologie complète de Rebel – Gideon – ProDeo

Anthologie complète de Rebel – Gideon – ProDeo

Ed Schröder : l'artisan de La Haye et son empire rebelle

I. Ed Schröder : portrait d'un homme discret derrière une légende

Ed Schröder est un développeur de logiciels et informaticien néerlandais, né à La Haye, aux Pays-Bas. La Haye, ville de diplomatie et de parlement, de pierres grises et de briques rouges. Rien dans ce décor n'annonçait que ce fils de famille allait devenir l'un des architectes les plus originaux du jeu d'échecs informatique.

Il apprend les échecs de son père dès son jeune âge. C'est une transmission intime, loin des clubs et des fédérations. Schröder ne deviendra jamais un joueur de compétition — quelques parties de club, sans plus. Mais la beauté du jeu, sa profondeur infinie, ne le quittera plus.

En 1980, il reprend goût aux échecs lorsque les premiers "ordinateurs personnels" font leur apparition sur le marché. Il est alors programmeur senior expérimenté, analyste-système. La rencontre entre sa passion enfouie pour les échecs et sa maîtrise professionnelle de la programmation produit une étincelle. C'est purement comme un défi et un hobby qu'Ed ressent l'envie d'écrire un programme d'échecs.

Ce détail est important. Schröder n'est pas un universitaire cherchant à publier des articles. Il n'est pas non plus un entrepreneur cherchant à faire fortune. C'est un artisan, au sens le plus noble du terme, qui veut créer quelque chose de beau et de fort.

Ed a quatre enfants et représente un exemple remarquable de père de famille. Cette image — un homme qui programme le soir et le week-end, entre les repas de famille et les activités des enfants — tranche avec celle des geeks solitaires ou des chercheurs en blouse blanche que l'on associe souvent à l'histoire du jeu d'échecs informatique. Schröder est l'un des nôtres : quelqu'un qui a une vie complète, et qui a quand même trouvé le moyen de changer l'histoire d'un domaine.

II. Les origines : du TRS-80 au supermarché mondial (1980–1984)

Le développement de Rebel commence en 1980 sur un TRS-80. Le TRS-80 est un ordinateur personnel de Radio Shack — modeste, limité, avec son processeur Zilog Z80 à 1,77 MHz et quelques kilooctets de RAM. Rebel naît donc dans une extrême pénurie de ressources.

Le programme est d'abord écrit en BASIC, le seul langage accessible sur la machine. Schröder le réécrira ensuite en assembleur 6502 pour le porter sur Apple II. Ce voyage à travers les architectures successives — TRS-80, Apple II — forge chez lui une rigueur d'optimisation qui sera la marque de fabrique de tout ce qui suivra.

En 1982, Rebel fait ses débuts en compétition, avec un résultat déjà remarquable : troisième place au 2ème Championnat Ouvert Néerlandais d'Échecs Informatiques, qui ne passe pas inaperçu. Ce résultat est remarqué par Jan Louwman, le pionnier des échecs informatiques néerlandais, qui a des relations commerciales avec Hegener & Glaser et d'autres fabricants d'échiquiers dédiés.

Jan Louwman est un personnage clé de toute cette histoire. Collectionneur, passionné, entrepreneur, il est l'intermédiaire entre le monde de la programmation artisanale et le monde commercial des éditeurs allemands. Sa décision de parier sur Schröder va changer le destin de Rebel.

III. L'ère des échiquiers dédiés Mephisto (1985–1993) : la gloire en bois et laiton

Le système modulaire Mephisto : un concept révolutionnaire

Pour comprendre ce que représente la relation Rebel-Mephisto, il faut comprendre ce qu'était un échiquier dédié Mephisto dans les années 1980.

Le système modulaire Mephisto, produit par Hegener & Glaser, est lancé avec les versions Modular et Exclusive en 1983, accompagnées du module MM I. Il se compose d'un plateau de jeu autosensitif avec 64 LEDs par case, des pièces à base magnétique, et trois baies de modules dans un tiroir sous le plateau pour les modules interchangeables.

C'est un objet de désir absolu dans les années 80. Un plateau en bois de noyer ou d'érable, poli, satiné, avec des pièces magnétiques. Le plateau détecte automatiquement les mouvements des pièces grâce à des capteurs. L'utilisateur ne communique pas avec un écran : il joue aux échecs, sur un vrai plateau, contre une machine invisible cachée dans un module au format cassette. L'esthétique est irréprochable. En Allemagne, en 1989, plus de 90% de tous les échiquiers informatiques vendus en Allemagne étaient des Mephisto.

Dans ce contexte, Hegener & Glaser dispose déjà de son champion : Richard Lang, le programmeur britannique génial dont les programmes dominent le WMCCC depuis 1984. Les programmes Mephisto de Lang ont remporté six Championnats du Monde de Microordinateurs successifs de 1984 à 1990. Mais Hegener & Glaser vend également des moteurs sous licence à Johan de Koning, Ed Schröder et Frans Morsch. Schröder entre dans la cour des grands.

Mephisto Rebell 5.0 (1986) : la naissance commerciale

Le Mephisto Rebell 5.0 est un module pour le système modulaire Mephisto de Hegener & Glaser, lancé en 1986 peu après la belle performance de Rebel au WCCC 1986 de Cologne. Le premier programme de Schröder sur ordinateur dédié tourne sur un processeur 65C02 CMOS.

Ce module — vendu dans son boîtier plastique jaune caractéristique que les collectionneurs du monde entier recherchent encore aujourd'hui — est la première incarnation commerciale de Rebel. Inséré dans l'un des plateaux Mephisto Exclusive ou München, il transforme un beau meuble en adversaire redoutable.

Avec le soutien de Jan Louwman, Rebel est commercialisé sous le nom Mephisto Rebell et environ 20 modèles dédiés successifs, vendus de 1985 à 1995 par Hegener & Glaser, Saitek et TASC. Vingt modules différents en dix ans. Une présence continue, une évolution constante.

Le WCCC 1986 de Cologne : la partie de la honte et de la gloire

L'année 1986 est celle où Rebel aurait pu tout changer. Le 6ème Championnat du Monde WCCC se tient à Cologne, dans une atmosphère électrique. Les programmes sur superordinateurs comme Cray Blitz dominent la scène, mais les microordinateurs commencent à mordre.

Au dramatique WCCC 1986 de Cologne, Rebel, tournant sur un Apple II, faillit devenir champion quand il était presque en train de gagner contre Bebe, mais finalement sous-estima un dangereux pion passé et perdit. Cette partie est l'une des plus commentées de l'histoire du jeu d'échecs informatique. Rebel jouait avec les blancs, en position gagnante — ou du moins très prometteuse — quand il laissa passer une ressource tactique autour d'un pion passé adverse. La fiche de partie montre un interminable finale où Bebe, programme américain de Tom Trowbridge, parvient à retourner la situation. Rebel perd en 68 coups. Ce faisant, il rata probablement le titre de champion du monde.

C'est lors de ce championnat du monde de Cologne, en 1986, que Schröder entend pour la première fois parler du Null-Move par Don Beal, qui l'utilisait dans sa recherche quiescente — la graine d'une percée majeure dans le jeu d'échecs informatique avait été semée. Pendant le tournoi, Frans Morsch (Fritz) ne cessait d'en parler à Schröder : "Ed, il doit y avoir quelque chose de vraiment bien dans le Null-Move, je vais faire des recherches là-dessus." Schröder n'y prêta pas attention et haussa les épaules : "Null-Move, jamais de la vie."

Cette anecdote est une des plus savoureuses de l'ère pré-Internet du jeu d'échecs informatique. Les programmeurs rivaux se côtoient dans la même salle de compétition, se parlent, s'espionnent gentiment, s'échangent des intuitions. Et Schröder, venant de rater de peu le titre mondial, se fait couramment expliquer par un concurrent direct l'avenir de la recherche — et refuse d'y croire.

La série Mephisto MM IV, MM V, Polgar… (1987–1992)

Entre 1987 et 1992, Rebel anime une série impressionnante de modules Mephisto. Les collectionneurs connaissent leur liste par cœur : MM IV, MM V, Polgar, des noms qui évoquent une décennie de bois précieux et de moteurs en mouvement.

Le Mephisto Polgar mérite une mention particulière. Lancé en hommage aux sœurs Polgár — Susan, Sofia et Judit, les prodiges hongroises des échecs — ce module embarque Rebel dans une version optimisée pour les 8 bits. C'est l'époque où Judit Polgár, née la même année que Rebel (1976), est en train de devenir la plus grande joueuse de l'histoire. La coïncidence nominale est heureuse. Jeroen Noomen développe son premier livre d'ouvertures pour le Mephisto Polgar, avant de faire de même pour le Mephisto RISC, le programme champion du monde de Madrid.

Le tournant 1989 : la Computer Olympiade et Deep Thought

1989 est une année charnière. À Edmonton, Canada, se tient le 1er World Computer Chess Championship organisé conjointement avec la Computer Olympiade. Rebel sur 6502 joue l'ACM 1989 et remporte la première Computer Olympiade 1989. C'est un titre, mais ce n'est pas encore le Saint-Graal.

L'ennemi se nomme désormais Deep Thought, le superordinateur d'Hsu Feng-hsiung (qui deviendra Deep Blue chez IBM). Rebel, dans les années 1980, approchait les 2500 Elo estimés de Deep Thought, alors que Deep Thought s'appuyait sur un matériel spécialisé pour ses recherches. La différence : Deep Thought calculait sur des puces VLSI spécialisées. Rebel tournait sur un Apple II grand public. Pour obtenir des performances comparables avec 100 fois moins de puissance brute, Schröder avait dû faire des miracles algorithmiques.

Un aspect distinctif du design de Rebel était son efficacité computationnelle, souvent mesurée en Elo gagné par million d'instructions par seconde (MIPS), qui mettait en évidence sa capacité à produire un jeu fort sur le matériel modeste des années 1980-1990, par rapport aux alternatives brute force.

IV. La révolution ARM : Gideon et la ChessMachine TASC (1990–1993)

Un pivot technologique décisif

À l'aube des années 1990, un changement fondamental secoue le monde du jeu d'échecs informatique. Les processeurs ARM (Advanced RISC Machine), développés par Acorn Computers, offrent un rapport puissance/consommation exceptionnel. Ils sont plus lents en fréquence absolue que les derniers Intel, mais leur architecture RISC (Reduced Instruction Set Computer) leur permet d'exécuter des instructions très simples extrêmement rapidement.

La société néerlandaise TASC (The Advanced Software Company) conçoit la ChessMachine : une carte ISA enfichable dans un PC IBM standard, contenant un processeur ARM2 RISC et sa propre RAM, indépendante du processeur principal du PC. Le PC sert d'interface graphique. Toute la réflexion se fait sur la carte ARM. Deux moteurs sont vendus avec la carte : The King de Johan de Koning et Gideon d'Ed Schröder.

Qu'est-ce que Gideon ?

Gideon n'est pas un nouveau programme : c'est Rebel réécrit de fond en comble en assembleur ARM, optimisé pour l'architecture RISC. C'est le même Schröder, la même philosophie de recherche sélective, mais dans un habit entièrement nouveau. Le nom change pour signifier que le programme n'est plus le même être.

Les différentes versions de la ChessMachine disponibles à l'époque sont les Gideon 2.1, 3.0 et 3.1. TASC commercialise la ChessMachine à un prix de £422, avec le slogan "Le programme PC le plus puissant du monde." Juste à côté dans les mêmes magazines : Fritz 1 pour £44,95. Gideon vaut dix fois Fritz. Le marché de haut de gamme est sa cible.

ChessMachine Gideon au WMCCC 1991 Vancouver : le premier titre mondial

Novembre 1991, Vancouver, Canada. Le 11ème Championnat du Monde de Microordinateurs (WMCCC). Le champ est vaste, les programmes PC commencent à rivaliser avec les dédiés. Gideon devient troisième au WMCCC 1990 de Lyon, puis Champion du Monde de Microordinateurs au WMCCC 1991 de Vancouver. Le programme gagnant est écrit par Ed Schröder et nommé "Gideon". Son programme bat un champ composé principalement de programmes PC pour devenir Champion du Monde.

Schröder est dans la salle à Vancouver, derrière son ordinateur. C'est son premier titre mondial — le couronnement de onze ans de travail depuis le TRS-80 de 1980.

WCCC 1992 Madrid : l'histoire est faite

L'année suivante se joue un moment d'une importance historique absolue. Le 7ème Championnat du Monde WCCC, à Madrid en novembre 1992, oppose pour la première fois les programmes sur microordinateurs aux programmes sur mainframes et superordinateurs dans un même tournoi.

1992 : ChessMachine remporte le 7ème Championnat du Monde d'Échecs Informatiques. C'est la première fois qu'un microordinateur bat les mainframes. Le Gideon 3.1/32 MHz ChessMachine amélioré devient Champion du Monde au WCCC 1992 de Madrid. Sur le site de Schröder, une photo le montre après la victoire : épuisé mais heureux.

La signification de cet événement dépasse le simple titre sportif. Jusqu'en 1992, la hiérarchie des jeux d'échecs informatiques était claire : les mainframes et superordinateurs dominaient les microordinateurs. La victoire de Gideon détruit ce paradigme définitivement. Pour la première fois, une machine accessible bat les machines à plusieurs millions de dollars.

La photo de Madrid — Schröder debout, entouré de Richard Lang, d'Ossi Weiner, de Jan Louwman et de Rob Kemper — est devenue une image iconique de l'histoire du jeu d'échecs informatique. Cinq hommes, une victoire collective, et le sentiment d'avoir changé quelque chose de fondamental.

La fin de la ChessMachine

La TASC sera victime de son propre succès temporaire. Malheureusement pour TASC, elle ne pouvait pas suivre la course matérielle avec Intel. Avec la sortie du 80486, le processeur ARM RISC était à peu près de la même vitesse. Avec le Pentium, TASC perdait sa domination en jeu d'échecs informatique et pratiquement tous les programmeurs d'échecs migraient vers le PC. Ce fut la fin d'une époque des échiquiers dédiés commerciaux, la révolution TASC n'a duré que 4-5 ans.

V. La philosophie algorithmique de Rebel : l'intérieur d'une machine à penser

Un hybride entre Shannon A et Shannon B

Le Mephisto Rebel doit être défini comme un programme entre le type Shannon A et le type Shannon B. À toutes les recherches en force brute est ajoutée une recherche quiescente de profondeur fixe. Les coups de capture et les échecs sont étendus plus profondément. La fonction d'évaluation intègre beaucoup de connaissance des échecs, ce qui permet au programme de trouver aussi de bons coups positionnels.

Claude Shannon avait théorisé deux types fondamentaux de programmes d'échecs : le type A (force brute totale, examine tous les coups) et le type B (sélectif, n'examine que les coups "intéressants"). Rebel refuse de choisir. Il combine les deux, d'une façon qui lui est propre.

La recherche sélective par évaluation statique

Rebel depuis ses débuts en 1980 a été un programme sélectif. À l'époque il y avait deux choix : soit faire un programme purement brute force, soit entrer dans le chemin dangereux de la recherche sélective par évaluation statique. Ce dernier n'était fait que par peu de programmeurs, parmi eux Richard Lang (Chess Genius) et Ed Schröder lui-même, ce qui devint la base de leur succès.

La recherche sélective par évaluation statique, c'est l'idée de juger avant de calculer si un coup mérite d'être approfondi. Rebel évalue chaque position à chaque nœud de l'arbre de recherche et décide dynamiquement si l'exploration doit se poursuivre.

La recherche de Rebel est divisée en deux parties : la partie Null-Move (les premiers "x" ply de la profondeur d'itération) et la partie Évaluation Statique (les ply restants). Par exemple : nous sommes à l'itération 11, dans les 5 premiers ply Rebel pratiquera (si nécessaire) le Null-Move ; pour les 6 ply restants, Rebel s'appuiera entièrement sur son concept d'évaluation statique.

Le Null-Move version Rebel : une utilisation à contre-courant

Rebel finit par intégrer le Null-Move, mais à sa façon — différente de toute la communauté. Rebel a ajouté le Null-Move à sa recherche sélective, mais il est utilisé d'une façon totalement différente : pour trouver les erreurs (exceptions) dans le concept d'évaluation statique. Rebel tente d'éviter la coûteuse recherche null-move et y arrive 93-95% du temps — ce qui est excellent : cela signifie que 93-95% des recherches null-move totales retournent OK, c'est-à-dire qu'aucune re-recherche à pleine profondeur n'est nécessaire.

L'ordonnancement des coups : les 12 tables pièce-case

Le système fonctionne à merveille pour l'ordonnancement des coups : tous les coups générés reçoivent une valeur, et chaque fois que la recherche a besoin d'un coup suivant, on prend simplement le suivant le plus élevé de la liste. La dernière fois que Schröder a supprimé ce code, Rebel tournait environ deux fois plus lentement. Concrètement : Cf3 reçoit une haute valeur car c'est habituellement un bon coup. Cf3-h4 reçoit une valeur basse car c'est rarement bon. Ce système d'intuition codée permet à Rebel d'explorer en priorité les bonnes lignes sans avoir à les calculer toutes.

Le Null-Move comme révélateur d'une communauté

L'histoire complète du Null-Move chez Rebel mérite d'être racontée en détail car elle illustre parfaitement les dynamiques humaines de la communauté des programmeurs d'échecs. En 1991-92, Frans Morsch implémenta le Null-Move dans Fritz d'une nouvelle façon. Le Null-Move devint un grand succès en tant que méthode très puissante et facile de recherche sélective. Alors Frans partagea son approche du Null-Move avec Chrilly Donninger, l'auteur de NIMZO, qui écrivit un article dans le journal de l'ICCA, et le Null-Move devint public. Aujourd'hui, on ne peut mentionner aucun programme d'échecs qui n'utilise pas le Null-Move. La communauté des programmeurs d'échecs doit une grande dette à Frans Morsch.

Et Schröder, qui avait haussé les épaules quand Morsch lui en avait parlé en 1986 ? Il l'intègre finalement — à sa propre sauce. Une obstination et une humilité mêlées qui lui ressemblent parfaitement.

VI. L'ère PC commerciale et le duo Schröder-Noomen (1993–2003)

Rob Kemper, Jeroen Noomen : l'équipe de l'ombre

Quand Rebel entre dans l'ère PC, Schröder s'entoure. Deux collaborateurs sont essentiels. Rob Kemper conçoit l'interface graphique — sous MS-DOS d'abord, propriétaire et sophistiquée. C'est le visage que l'utilisateur voit.

Jeroen Noomen est le maître du livre d'ouvertures. La base de données du livre d'ouvertures Rebel est l'œuvre de toute une vie pour Jeroen Noomen, qui passe plus de 700 heures par an à construire son ultime livre d'ouvertures. Jeroen a commencé son travail pour Ed Schröder à l'époque où les échiquiers Mephisto dominaient le monde, les deux travaillant alors pour Hegener & Glaser à Munich, en Allemagne.

Quand Mephisto Hegener & Glaser a fait faillite (1992-1993), Ed et Jeroen ont quitté Hegener & Glaser et Jeroen a rejoint la société Rebel. Sa mission : créer le meilleur livre d'ouvertures du monde et assister Ed dans le développement de Rebel concernant la force de jeu du moteur (conseils et tests). Ce duo durera une décennie, Noomen envoyant son premier jeu de tests d'ouvertures à Schröder en 1998 — 50 positions équilibrées — et un second en 2000, que Schröder utilisait pour améliorer Rebel.

Noomen est lui-même un fort joueur d'échecs néerlandais qui comprend les exigences spécifiques du style de Rebel. Son travail n'est pas de faire jouer Rebel comme un grand-maître théoricien : c'est de trouver les ouvertures dans lesquelles les algorithmes de Schröder s'expriment au mieux.

Rebel 10 et la sortie PC

À partir de 1994, Rebel BV produit des logiciels d'échecs de premier plan pour PC distribués par un réseau mondial de revendeurs dans plus de 30 pays. La version commerciale phare s'appelle Rebel 10, et elle devient un succès commercial significatif.

Rebel 10 est fourni avec un ensemble de données et d'outils impressionnant pour l'époque : plus d'un million de parties dans une base de données, un arbre d'ouvertures de plus de 50 millions de positions uniques (Rebel EOC), et un CD-ROM de livre d'ouvertures de plus de 12 millions de coups.

La NPS Challenge de 1997 : un épisode de fierté collective

En février 1997, Schröder lance un défi insolite sur les forums Usenet : le "Crafty-Rebel NPS Challenge". Le principe : comparer la force de jeu de Rebel et de Crafty (le programme open-source de Robert Hyatt) en faisant varier le nombre de nœuds par seconde (NPS), de façon à isoler la qualité de l'algorithme de la puissance brute.

Ce défi capte immédiatement l'attention de toute la communauté. En mars 1997, Amir Ban (de Junior) commente publiquement les résultats. L'idée que la richesse de la fonction d'évaluation de Rebel lui permet d'être plus fort que Crafty à nombre de nœuds égal est validée empiriquement. C'est une démonstration publique, sportive et transparente, de la philosophie schröderienne.

VII. Le match du siècle néerlandais : Rebel contre Anand (1998)

Le contexte : l'été de l'Ischia

L'île d'Ischia, dans la baie de Naples, par une chaude semaine de juillet 1998. Un programme d'échecs sur un PC grand public à 2500 dollars, acheté dans un magasin ordinaire, va affronter le numéro deux mondial d'échecs.

Du 21 au 23 juillet 1998, Rebel joue en Italie, sur l'île d'Ischia, 8 parties contre le deuxième meilleur joueur d'échecs du monde, Vishy Anand. La question la plus passionnante était de savoir si un programme d'échecs commercial ordinaire tournant sur un PC ordinaire est capable de rivaliser avec le sommet humain des échecs. Deep Blue a prouvé que c'est possible — mais Deep Blue utilisait un matériel ultra-rapide et spécialement conçu pour plusieurs millions de dollars, calculant 200 000 000 de nœuds par seconde. La question est de savoir si Rebel, sur un PC disponible en magasin à 2500$, calculant 200 000 NPS, pourra poser un nouveau jalon.

La différence de vitesse est stupéfiante : Deep Blue calcule 1 000 fois plus vite que Rebel. Pourtant, Schröder l'envoie au combat.

Déroulement du match

Le match est structuré en trois séances sur trois jours :

  • 21 juillet : 4 parties de blitz (5 minutes + 5 secondes Fischer par coup)
  • 22 juillet : 2 parties en cadence rapide (30 minutes par joueur)
  • 23 juillet : 2 parties en cadence classique (40 coups en 2h, puis 1h pour le reste)

Rebel remporte le match avec Anand 5-3 au total — mais perd 0,5-1,5 dans la section à cadence classique du match. La structure de ce résultat est fascinante. En blitz, Rebel est au moins l'égal d'Anand (temps de réflexion court = moins d'avantage humain). En cadence classique, c'est Anand qui domine — avec le temps, sa compréhension humaine du jeu positionnel transcende les calculs de Rebel. Le résultat global de 5-3 en faveur de Rebel est donc dû aux parties rapides et blitz, pas au jeu classique.

La partie 8 et le commentaire d'Anand

La partie 8 (cadence classique) devient le moment d'anthologie du match. Anand lui-même commente : "14.Dd3, ce coup m'a surpris. 14…b5, 15.Df3, je ne comprenais pas ce que le programme voulait. Après 15…Fe7, 16.Fe3, 0-0, 17.dxc5, Fxc5, 18.Fxc5, Dxc5, 19.Cd7, le gain matériel est sans valeur car les noirs ont une compensation fantastique. Mais soudainement j'ai remarqué 15…Fe7, 16.Fg5, et mes yeux sont devenus vitreux quand j'ai réalisé que 16…Fxg5, 17.Dxf7+, Rd8, 18.Dxg7 m'aurait forcé à abandonner. C'était un choc pour moi que de telles complications puissent soudainement surgir. On croit jouer une partie positionnelle calme et soudain on se retrouve au milieu de toutes sortes de tactiques."

Anand, numéro deux mondial, 2780 Elo FIDE à l'époque, avoue que Rebel l'a choqué avec des complications imprévues. Le commentaire de Christian Liebert, journaliste spécialisé, est éloquent : il félicite Ed Schröder et son Rebel pour ce résultat fantastique, considérant la nulle en cadence classique comme la vraie sensation — tenir la nulle face à un grand-maître à 2800 Elo à la cadence de tournoi, c'est chaud.

VIII. Rebel Century, Van der Wiel, et le crépuscule du commercial (2000–2003)

Rebel Century

En 2000, sort Rebel Century — une version anniversaire, enrichie, qui consolide les acquis techniques de la décennie. L'ICGA Journal lui consacre un article signé Jan van Reek et Jos Uiterwijk sur le match Van der Wiel vs. Rebel Century 3.0.

Johan van der Wiel est un grand-maître néerlandais, ancien champion des Pays-Bas. Le match est une nouvelle démonstration de la force de Rebel face à un joueur de très haut niveau, dans son pays d'origine. C'est aussi un signal de la maturité commerciale du programme.

Rebel 12 : le chant du cygne commercial (2003)

En octobre 2003, sort Rebel 12, la dernière version commerciale. Rebel 12 supporte le Chess Engine Communication Protocol et est commercialisé par Lokasoft, incluant leur interface graphique ChessPartner.

Au début des années 2000, Ed Schröder annonce sa retraite de la programmation compétitive et commerciale suite à la sortie de Rebel 12 en octobre 2003, citant l'émergence des moteurs open-source forts comme Fruit 2.1 comme un facteur clé qui a diminué la viabilité du développement propriétaire. La décision est lucide et douloureuse. Schröder voit ce que d'autres programmeurs refusent de voir : quand Fabien Letouzey publie les sources de Fruit, le modèle commercial des moteurs propriétaires commence à vaciller. Pourquoi payer pour Rebel si on peut avoir quelque chose de comparable gratuitement ?

IX. ProDeo : la vie après la retraite (2004–2021)

La naissance du cadeau

Environ un an plus tard (août 2004), le premier ProDeo est sorti, suivi de beaucoup d'autres chaque fois qu'il était dans l'humeur de le faire. Son intérêt n'était pas toujours dans la force de jeu mais souvent dans les nouvelles fonctionnalités.

Le nom est éloquent : Pro Deo, pour Dieu, gratuitement. Un programme offert à la communauté par un homme qui ne joue plus pour le titre ni pour l'argent, mais pour le plaisir.

ProDeo est une version gratuite de la série commerciale Rebel, avec un système de personnalité entièrement réécrit en langage naturel auto-explicatif, ce qui en fait l'un des moteurs d'échecs les plus paramétrables. ProDeo est compatible WinBoard et UCI, tourne sous Windows avec divers GUIs, et intègre une base de données EOC open source.

ProDeo introduit une innovation remarquable : la personnalisation du style de jeu en langage naturel. L'utilisateur peut écrire dans un fichier de configuration des paramètres comme "ChessKnowledge = 200" pour doubler la marge de la recherche sélective, ou ajuster des dizaines d'autres paramètres avec des noms compréhensibles. La démarche d'Ed Schröder est de partir de 1980 du désir d'avoir un moteur qui peut sacrifier du matériel et jouer une bonne attaque sur le roi — une vision qu'il a toujours portée.

La générosité de la retraite

En 2004, simultanément à la sortie de ProDeo, Schröder fait quelque chose d'exceptionnel pour la communauté. Quand Ed Schröder prend sa retraite de la compétition en 2003, il rend publique la quasi-totalité de sa connaissance sur les mécanismes internes de Rebel dans son "Programmer Corner" résumé dans How Rebel Plays Chess.

Ce document — disponible en PDF en ligne, analysé dans des cours universitaires, présenté dans des séminaires d'algorithmes extrêmes — est un cadeau à toute la communauté de la programmation d'échecs. Des centaines de programmeurs, dans les années qui suivent, s'appuieront sur ce texte pour comprendre et améliorer leurs propres programmes. La section d'évaluation statique est décrite comme "la section de code la plus dangereuse potentiellement en raison de l'élagage qui peut se produire" — et c'est cette section qui "a rendu Rebel dominant jusqu'en 1995 ou 1996".

X. Le retour : Rebel 14-16 et l'ère neuronale (2022–présent)

Une retraite à durée limitée

En janvier 2022, Ed Schröder sort de sa retraite. Le 12 janvier 2022, Ed Schröder revient de sa retraite pour publier Rebel 14 comme moteur d'échecs libre.

Rebel 14, publié en janvier 2022 sous licence GPL v3.0, est basé sur Fruit 2.1 de Fabien Letouzey et des améliorations de Pawel Koziol, avec l'évaluation de Fruit remplacée par une implémentation NNUE propriétaire appelée Benjamin 1.1, ainsi qu'un code d'inférence NNUE optimisé par Chris Whittington. Rebel 14 est plus de 350 Elo plus fort que le dernier ProDeo 3.1.

350 Elo de gain d'un coup. La puissance des réseaux de neurones appliquée à la base de Rebel est stupéfiante. Les premiers résultats étaient époustouflants — ils ont produit une amélioration Elo de 450 points ! Après un an, 250 points supplémentaires ont été ajoutés, résultant en un classement incroyable d'environ Elo 3600.

Mais Schröder note l'effet pervers : il y avait un effet secondaire négatif : un taux de nulles sans cesse croissant à chaque version plus forte. C'est une tendance générale. Aujourd'hui, les meilleurs moteurs, surtout sur des cadences longues, produisent souvent un taux de nulles de 90%. Les parties gagnées sont devenues rares. Schröder a commencé à perdre son intérêt et a arrêté de travailler sur de nouvelles versions plus fortes de Rebel.

Un homme fidèle à une vision

Cette dernière confession est peut-être la plus révélatrice de toute l'œuvre de Schröder. Un homme qui a créé un programme capable de jouer à 3600 Elo — une force surhumaine absolue — et qui s'ennuie. Parce que les parties sont toutes nulles. Il commence alors à travailler sur un nouveau moteur avec pour priorité le style de jeu, plutôt que l'augmentation du classement Elo. Depuis le début, depuis 1980, il a toujours eu un faible pour les moteurs qui pouvaient sacrifier du matériel et jouer une bonne attaque sur le roi.

La boucle est bouclée. En 1980, un passionné de La Haye voulait faire jouer une machine comme un attaquant romantique du XIXe siècle. En 2022, après 42 ans, il revient à cette même vision — parce que c'est ce qui lui a toujours semblé beau.

En novembre 2022 sort Rebel 16 avec un code de Chris Whittington, un réseau neuronal d'Ed Schröder et un livre d'ouvertures de Jeroen Noomen. Les trois piliers historiques — le moteur, les neurones, les ouvertures — réunis comme au premier jour.

XI. Tableau chronologique des versions et des classements

Programme Année Plateforme Performance clé Elo estimé
Rebel (BASIC/6502)1980-1982TRS-80 / Apple II3e DOCCC 1982~1400-1600
Mephisto Rebell 5.0198665C02 @ 3,7 MHz1er module commercial~1700-1800
Mephisto MM IV–V1987-19906502 8 bitsSérie de modules dédiés~1800-2000
Rebel (Edmonton 1989)1989Apple II / PC1ère Computer Olympiade~2000-2100
ChessMachine Gideon 3.01991ARM2 @ 14-16 MHzWMCCC Vancouver 1991~2300-2400
ChessMachine Gideon 3.11992ARM2 @ 32 MHzWCCC Madrid 1992~2450-2550
Rebel 101994-1997x86 PC DOSCommercial PC dominant~2550-2650
Rebel 10 exp.1998Pentium PCMatch Anand 5-3~2700
Rebel Century 3.02000x86 PC WindowsMatch Van der Wiel~2750
Rebel 122003x86 PC WindowsDernière version commerciale~2800
ProDeo 1.02004x86 PC UCI/WBFreeware, retraite~2600-2650
ProDeo 1.85 (→1.88)2013-2014PC multi-cœurs+180 Elo sur ProDeo 1.0~2700+
ProDeo 3.12019-2020PC multi-cœursDernière version pré-NNUE~2750
Rebel 14 (NNUE Benjamin 1.1)2022PC UCI GPL+350 Elo vs ProDeo 3.1~3100+
Rebel 162022PC UCI GPLCode Whittington + réseau Schröder~3200-3300

XII. Anecdotes et faits marquants

  • Le rebelle néerlandais : Pourquoi "Rebel" ? Aucune interview ne donne d'explication définitive, mais dans le contexte des années 80, le nom semble refléter une posture — un programmeur solo qui ose défier les programmes académiques et commerciaux bien établis.
  • "Null-Move, jamais de la vie" : Schröder refuse en 1986 d'explorer la technique du Null-Move qu'essaie de lui vendre Frans Morsch. Cinq ans plus tard, Morsch avec Fritz et Donninger avec Nimzo transforment l'industrie grâce au Null-Move. Schröder l'intègre finalement — mais à contre-courant, en l'utilisant autrement que tout le monde. Une entêtement créatif typiquement artisanal.
  • La photo de Madrid : L'image de Schröder épuisé mais heureux à Madrid en 1992, entouré de Jan Louwman, Richard Lang et Rob Kemper, reste l'une des plus belles de l'histoire du jeu d'échecs informatique. Légende sur le site de Schröder : "Madrid 1992, Ed Schröder, fatigué mais heureux."
  • La honte de Cologne 1986 : Rebel avait la victoire en main contre Bebe, et donc peut-être le titre mondial. Il rate un pion passé en finale et perd. Ce type de défaite — perdre sur quelque chose qu'un enfant de club aurait vu — marque les programmeurs profondément. Schröder travaillera pendant des années à améliorer la reconnaissance des pions passés dans son évaluation.
  • Anand sur l'île : Faire venir l'un des meilleurs joueurs du monde sur l'île d'Ischia pour jouer contre un PC de 2500$ — il y a quelque chose d'à la fois humble et audacieux dans cette mise en scène. C'est Schröder tout craché : pas de grande salle de presse new-yorkaise, pas de millions de dollars d'IBM, juste un bon PC, un bon joueur, et quelques jours de soleil italien.
  • "How Rebel Plays Chess" : Le PDF publié en 2004 est l'un des documents fondateurs de la communauté open-source des moteurs d'échecs. Schröder offre sans contrepartie l'équivalent de 20 ans de recherche privée. Des dizaines de programmeurs amateurs apprennent à écrire des moteurs d'échecs grâce à lui.
  • L'ironie du Null-Move : La communauté des programmeurs d'échecs doit une grande dette à Frans Morsch pour le Null-Move — celui-là même qui avait essayé d'en convaincre Schröder dans le couloir du championnat de Cologne en 1986, sans succès.
  • 3600 Elo et ennui : En 2022, Schröder atteint 3600 Elo avec sa version NNUE. C'est peut-être le meilleur joueur d'échecs de l'histoire des Pays-Bas, humain ou machine confondus. Et il s'en désintéresse parce que toutes les parties finissent nulles. La beauté du jeu prime sur la performance brute — une philosophie cohérente de 1980 à 2022.

XIII. Héritage : l'artisan qui a tout offert

Ed Schröder représente une figure rare dans l'histoire de l'intelligence artificielle appliquée aux jeux : celle du programmeur-philosophe qui a une vision du jeu d'échecs et qui ne la trahit jamais.

Sa contribution se mesure à plusieurs niveaux. Le palmarès d'abord : deux titres mondiaux WCCC (Vancouver 1991, Madrid 1992), plus de 20 modules dédiés Mephisto, un match contre Anand bouclé à 5-3. L'ouverture ensuite : le document How Rebel Plays Chess est l'une des contributions les plus généreuses de l'histoire de la programmation d'échecs open-source. La vision enfin : de 1980 à 2022, un homme qui a toujours voulu que sa machine joue beau, qu'elle attaque, qu'elle sacrifie, qu'elle soit vivante.

Dans un domaine où la course à l'Elo finit par effacer toute identité stylistique, Rebel a toujours eu un visage reconnaissable — agressif, tactique, capable de surprendre un champion du monde dans une position supposément calme. C'est peut-être la vraie victoire de Schröder : pas les titres de Vancouver ou de Madrid, mais le fait qu'Anand, à Ischia en 1998, ait eu les yeux vitreux en réalisant ce que Rebel était en train de lui faire.

Bilan final :
  • 1 titre WMCCC (Vancouver 1991, sous le nom Gideon)
  • 1 titre WCCC (Madrid 1992, premier microordinateur champion du monde)
  • 1ère Computer Olympiade 1989
  • ~20 modules Mephisto dédiés (1985-1995)
  • 1 match contre le n°2 mondial Anand : 5-3 (Rebel)
  • 20 ans de documentation offerte gratuitement à la communauté
  • 42 ans de programmation continue (1980-2022)
  • Un programme capable de 3600 Elo — qu'il a abandonné par ennui, parce que les parties ne ressemblaient plus à des échecs
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