Il y a des affaires qui dépassent les faits qui les constituent. L'affaire Rybka en est une. Formellement, il s'agit d'une procédure disciplinaire de l'ICGA contre un programmeur accusé d'avoir violé une règle de tournoi en dérivant son programme d'un logiciel open source sans le déclarer. Dans les faits, c'est quelque chose de bien plus vaste : un procès en légitimité d'une communauté entière contre son champion, un débat sur ce que signifie « créer » un programme d'échecs, et une lutte d'influence entre institutions dont les intérêts matériels n'étaient pas neutres.

Cet article ne cherche pas à trancher. Il cherche à donner la parole aux protagonistes — dans leurs propres mots, en langue originale, traduits pour que la nuance ne soit pas perdue. Quatre camps se dessinent dans la littérature primaire : l'ICGA et les accusateurs techniques, la défense portée par Riis et Schröder, les observateurs ambivalents, et Rajlich lui-même, dont le silence éloquent a parfois pesé plus lourd que tous les arguments.

I. L'acte d'accusation — les preuves techniques

Camp I · ICGA, Watkins, Hyatt, Letouzey

La lettre ouverte du 1er mars 2011, signée par quatorze programmeurs dont Fabien Letouzey lui-même, Zach Wegner, Bob Hyatt et Anthony Cozzie, constitue la pièce fondatrice de l'accusation. Son ton est précis, collegial, et délibérément non émotionnel :

« Since then it has emerged from highly respected sources like Zach Wegner, Bob Hyatt and others that there is a lot of evidence that has been accumulated over the last few years that Rybka 1.0 beta is a derivative of Fruit 2.1. [...] As chess programmers we find this overwhelming evidence compelling. We believe Rybka is a Fruit derivative albeit an advanced one. [...] Should justified suspicions exist authors must be willing to submit source code on a private and confidential basis to a select group of impartial programmers to privately determine source code origin. »

Depuis lors, il est apparu via des sources très respectées comme Zach Wegner, Bob Hyatt et d'autres qu'il existe de nombreuses preuves accumulées au fil des années que Rybka 1.0 beta est un dérivé de Fruit 2.1. [...] En tant que programmeurs d'échecs, nous trouvons ces preuves accablantes et convaincantes. Nous croyons que Rybka est un dérivé de Fruit — certes avancé. [...] En cas de suspicion fondée, les auteurs doivent accepter de soumettre leur code source, sur une base privée et confidentielle, à un groupe restreint de programmeurs impartiaux.

Lettre ouverte à l'ICGA · OpenChess Forum · 1er mars 2011 · Signataires : Letouzey, Wegner, Hyatt, Cozzie, Uniacke, Meyer-Kahlen, Schröder, Dailey et six autres

La mention de Stefan Meyer-Kahlen (auteur de Shredder) et Don Dailey (co-auteur de Komodo) dans la liste des signataires donne à cette lettre un poids considérable. Ces noms ne sont pas des inconnus jaloux — ce sont les meilleurs programmeurs du monde. Ed Schröder (Rebel) figure également parmi les signataires. C'est un détail capital pour comprendre son revirement ultérieur.

Dans son verdict du 28 juin 2011, David Levy, président de l'ICGA, reformule l'accusation en termes juridiques :

« The forums continually mention code copying instead of Rajlich failing to report a derivative in his ICGA entry submissions. It is important to remember that the offence for which Rajlich was convicted and banned by the ICGA was failing to comply with our Tournament Rule 2. [...] At the outset I wish to make it clear that this is not an issue about verbatim copying. We have proven that Rybka is a derivative, but due to different internal board representations the Fruit code required modification when being copied. But a conversion such as mailbox to bitboard still leaves it a derivative, as would changes such as refactoring the code and tuning the numbers. »

Les forums évoquent constamment la copie de code, alors que l'infraction de Rajlich est d'avoir omis de déclarer un dérivé dans ses formulaires de participation ICGA. Il est important de rappeler que l'infraction pour laquelle Rajlich a été reconnu coupable et banni par l'ICGA est le non-respect de notre Règle de Tournoi 2. [...] D'emblée, je tiens à préciser qu'il ne s'agit pas ici de copie verbatim. Nous avons prouvé que Rybka est un dérivé, mais en raison de représentations internes différentes du plateau, le code de Fruit a nécessité des modifications lors de la copie. Mais une conversion de mailbox en bitboard reste un dérivé, tout comme le seraient des refontes du code et des ajustements de valeurs numériques.

David Levy, Interview ChessBase · Partie 1 · 6 février 2012

Ce déplacement argumentatif est crucial : Levy admet que Rajlich n'a pas copié de code verbatim, mais défend la notion de « copie non littérale » (non-literal copying). Cette notion — plus large que le simple copier-coller — sera le point d'achoppement central de toute la controverse.

« Furthermore, it seems to the ICGA that Vasik Rajlich clearly knew that he was in the wrong in doing so, since he has repeatedly denied plagiarizing the work of other programmers. »

— David Levy, verdict ICGA · 28 juin 2011. Traduction : « Il semble de surcroît à l'ICGA que Vasik Rajlich savait clairement qu'il avait mal agi, puisqu'il a à plusieurs reprises nié avoir plagié le travail d'autres programmeurs. »

Un point technique souvent mal compris : Levy insiste dans tous ses textes que la faute principale n'est pas le plagiat en tant que tel, mais le défaut de déclaration dans le formulaire de participation ICGA. Rajlich avait bien remercié Fruit dans le fichier README de Rybka 1.0 beta — mais n'avait pas coché la case correspondante dans le formulaire de tournoi. Cette nuance administrative n'a pas empêché l'usage du terme « plagiat » dans la communication officielle de l'ICGA, ce que la défense exploitera abondamment.

II. La défense — Riis, Schröder et le retournement

Camp II · Søren Riis, Ed Schröder, Chris Whittington

Le 2 janvier 2012 — six mois après le verdict — ChessBase publie en quatre parties un article de 31 pages signé Søren Riis, mathématicien à Queen Mary University of London et modérateur du forum Rybka. Le titre est volontairement provocateur : A Gross Miscarriage of Justice in Computer Chess. La thèse centrale repose sur plusieurs piliers.

Le premier argument de Riis concerne les conflits d'intérêt dans la composition du panel :

« Riis speculates that the chief motivating factor behind the persecution of Rajlich was his domination of computer chess programming in 2005-2010, during which time his program Rybka almost invariably annihilated other programs in public tournaments. The computer scientist and mathematician mentions that the people who voted for the Rajlich ban were direct beneficiaries and actually picked up his vacant titles, collateral which they now use to market their own chess engines. »

Riis émet l'hypothèse que le principal facteur de motivation derrière la persécution de Rajlich était sa domination du monde du chess computing de 2005 à 2010, période durant laquelle son programme Rybka anéantissait presque invariablement les autres programmes dans les tournois publics. Le mathématicien note que les personnes qui ont voté pour le bannissement de Rajlich en ont été les bénéficiaires directs, récupérant ses titres vacants — un capital qu'ils utilisent désormais pour commercialiser leurs propres moteurs d'échecs.

Peter Doggers, résumé de l'article Riis · ChessVibes / Chess.com · 8 janvier 2012

Le deuxième pilier de Riis attaque la qualité technique des preuves — notamment les tableaux comparatifs Piece-Square Tables (PST) qui formaient l'élément visuel le plus frappant du rapport ICGA :

« As proof that Vas Rajlich had copied program code the ICGA presented pages and pages of Fruit and Rybka code side by side. But, according to Dr Søren Riis, what was labeled as Rybka code was actually fabricated to look like Fruit. [...] Rajlich comments on the practical importance of PSTs: The effect of PSTs is minimal but probably positive. Any reasonable choice of PST values leads to +/- less than 1 Elo. »

Comme preuve que Vas Rajlich avait copié du code, l'ICGA a présenté des pages et des pages de code de Fruit et de Rybka côte à côte. Mais selon le Dr Søren Riis, ce qui était présenté comme le code de Rybka avait en réalité été fabriqué pour ressembler à Fruit. [...] Rajlich commente l'importance pratique des PST : leur effet est minimal mais probablement positif. Tout choix raisonnable de valeurs PST conduit à +/- moins de 1 Elo.

ChessBase · Partie IV de l'article Riis · 5 janvier 2012

Riis répertorie dix différences d'évaluation substantielles entre Rybka et Fruit — et cite Ed Schröder comme source pour cinq d'entre elles. C'est ici que le retournement de Schröder devient techniquement central :

« Ed Schröder reveals five additional major differences versus Fruit in his investigations: "Lazy" evaluation is not in Fruit but is present in Rybka. The programs have entirely different futility pruning approaches. Fruit has only one evaluation array related to King Safety. Fruit evaluates in two steps, while Rybka directly adds up an evaluation score. »

Ed Schröder révèle cinq différences majeures supplémentaires par rapport à Fruit dans ses recherches : l'évaluation « lazy » est absente de Fruit mais présente dans Rybka. Les programmes ont des approches de futility pruning entièrement différentes. Fruit ne dispose que d'un seul tableau d'évaluation lié à la sécurité du roi. Fruit évalue en deux étapes, tandis que Rybka additionne directement un score d'évaluation.

ChessBase · Partie III de l'article Riis · 4 janvier 2012

Riis soulève également un argument procédural important qui sera partiellement validé par la Commission d'Éthique FIDE en 2015 :

« My article 'A gross miscarriage of justice in Computer Chess' was obviously a defense of Rajlich so in that sense David Levy is correct and my article can be said to show bias. However, while it's acceptable that the defense and prosecution are biased, I find it wholly unacceptable if the people in charge of an investigation are. And please note by Levy's own admission — the people in charge of the ICGA investigation already prejudged that Rajlich was guilty before the investigation started. »

Mon article était évidemment une défense de Rajlich, donc dans ce sens David Levy a raison et mon article peut être considéré comme partial. Cependant, si la défense et l'accusation peuvent être partiaux, je trouve totalement inacceptable que les responsables d'une investigation le soient. Et notez que par l'aveu même de Levy — les responsables de l'investigation ICGA avaient déjà préjugé que Rajlich était coupable avant que l'investigation ne commence.

Søren Riis, réponse aux contre-arguments · ChessBase Feedback · 17 février 2012

Vasik Rajlich lui-même, dans un rare message public sur le forum Rybka peu après la publication de l'article Riis, remercie nominalement ses défenseurs :

« I want to give a really big thanks to Ed Schroder, Soren Riis, Chris Whittington, Nelson Hernandez, Nick Carlin, Jeroen Noomen and Alan Sassler for their superb efforts in defending me against the accusations that I have broken ICGA tournament rules. Soren did a great job detailing the shenanigans pulled during the ICGA's investigation, from stacking the jury to premature public accusations to a comprehensive fabrication of evidence. I also appreciate the tenacity of Chris Whittington and especially Ed Schroder in digging through the mountains of documents and answering them point by point. »

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à Ed Schröder, Søren Riis, Chris Whittington, Nelson Hernandez, Nick Carlin, Jeroen Noomen et Alan Sassler pour leurs efforts exceptionnels à me défendre contre les accusations d'avoir enfreint les règles de tournoi ICGA. Søren a fait un excellent travail en détaillant les manœuvres de l'investigation ICGA, depuis la composition orientée du jury jusqu'aux accusations publiques prématurées en passant par une fabrication complète des preuves. J'apprécie également la ténacité de Chris Whittington et surtout d'Ed Schröder, qui ont épluché des montagnes de documents et y ont répondu point par point.

Vasik Rajlich · Forum Rybka · Janvier 2012

III. L'argument central — « non-literal copying » versus inspiration

Le nœud juridique et philosophique

La distinction que Levy introduit — la « copie non littérale » — est le terrain sur lequel tout le débat se joue réellement. Riis en fait l'analyse la plus précise :

« Levy begins the interview with an astonishing admission and shift in argument: Rajlich did not copy (or translate) code verbatim from Fruit, instead he undertook "non-literal copying". But what exactly is non-literal copying? Maybe Levy's notion of non-literal copying is supposed to be about using underlying structures from Fruit? But the most important underlying structure, the data structure, couldn't be more different. Levy's notion of "non-literal copying" is so vague and subject to mischievous interpretation as to have no real meaning. »

Levy commence l'interview par un aveu stupéfiant et un glissement d'argument : Rajlich n'a pas copié (ni traduit) de code verbatim de Fruit, mais a procédé à une « copie non littérale ». Mais qu'est-ce exactement que la copie non littérale ? La notion de Levy renvoie peut-être à l'utilisation de structures sous-jacentes de Fruit ? Mais la structure sous-jacente la plus importante — la structure de données — ne pourrait pas être plus différente. La notion de « copie non littérale » de Levy est si vague et sujette à interprétation malveillante qu'elle n'a pas de sens réel.

Søren Riis · ChessBase Feedback · 17 février 2012

Un panel member de l'ICGA prend d'ailleurs ses distances avec la formulation de Levy dans une lettre publiée par ChessBase :

« I would like to draw your attention to two points. First: in part one of his recent interview with ChessBase David Levy states the following: 'Your question implies that Rajlich might only have copied a small and insignificant amount of Fruit, while the conclusion of the ICGA investigation was that a lot of code was copied.' This does not represent my opinion as an active and voting panel member. Not now and not at the time of the investigation. Code (=literal elements) was proven to be copied in a Rybka version that didn't compete in ICGA tournaments. But that didn't violate rule 2 because it didn't play in ICGA tournaments. »

Je souhaite attirer votre attention sur deux points. Premièrement : dans la première partie de son interview avec ChessBase, David Levy affirme que sa conclusion était qu'une grande quantité de code avait été copiée. Cela ne représente pas mon opinion en tant que membre actif et votant du panel. Ni maintenant ni au moment de l'investigation. Il a été prouvé que du code (=éléments littéraux) avait été copié dans une version de Rybka qui ne participait pas aux tournois ICGA. Mais cela ne violait pas la règle 2 car cette version ne jouait pas dans les tournois ICGA.

Un panel member anonyme · ChessBase Feedback · 17 février 2012
⚖ Point de droit — La règle ICGA 2 Les règles ICGA stipulent : « Programming teams whose code is derived from or including game-playing code written by others must name all other authors, or the source of such code, in the details of their submission form. » — La sanction n'est donc pas fondée sur le droit d'auteur, mais sur un règlement interne de tournoi. Rajlich avait crédité Fruit publiquement dans son README, mais pas dans le formulaire de participation. C'est cette distinction administrative — et non un plagiat au sens légal — qui fonde le verdict.

IV. La réponse de l'ICGA — Levy et Watkins contre-attaquent

Camp I · La défense de la procédure

David Levy répond à Riis avec un document de dix pages intitulé No Miscarriage of Justice — Just Biased Reporting. Son argument de fond est simple :

« When a defendant is brought before a court of Law, what is in question is whether or not (s)he broke the Law and not whether the Law itself is appropriate. And so it is with the ICGA rules. In considering the Rybka case the ICGA's task was to decide the matter on the basis of its Tournament Rule 2, not to question the rule itself. »

Quand un prévenu est présenté devant un tribunal, la question est de savoir s'il a ou non enfreint la loi — et non si la loi elle-même est appropriée. Il en va de même avec les règles de l'ICGA. Dans l'affaire Rybka, la tâche de l'ICGA était de statuer sur la base de sa Règle de Tournoi 2, non de remettre la règle en question.

David Levy · « No Miscarriage of Justice — Just Biased Reporting » · Janvier 2012

Sur la question des conflits d'intérêt dans le panel, Levy reconnaît les limites pratiques mais défend la composition :

« There is a limited number of people with a high level of computer chess expertise, and we wanted to avail ourselves of as many of that group as we could. In addition the panel included some people (such as Mark Watkins) whose expertise is relevant even though they have not developed a competitive chess program. Since the report was published we have seen no evidence to demonstrate that the panel and the report came to the wrong conclusions, or explaining the huge overlap of Rybka and Fruit in a manner that casts doubt on the guilty verdict. »

Le nombre de personnes ayant un haut niveau d'expertise en chess computing est limité, et nous souhaitions en réunir autant que possible. Le panel comprenait également des personnes (comme Mark Watkins) dont l'expertise est pertinente même s'ils n'ont pas développé de programme compétitif. Depuis la publication du rapport, nous n'avons vu aucune preuve démontrant que le panel et le rapport sont parvenus aux mauvaises conclusions, ni n'expliquant l'énorme overlap entre Rybka et Fruit d'une manière qui remette en doute le verdict de culpabilité.

David Levy · Interview ChessBase · Partie 2 · 10 février 2012

Levy prononce également ce qui est peut-être la formulation la plus lucide et la plus amère de toute l'affaire :

« Rajlich ruined his stellar career and reputation because he failed to fill in one line of an ICGA entry form correctly. Had he declared Rybka's origins from Fruit and complied with the GPL, he might have been allowed to participate with Letouzey's permission. »

— David Levy, interview ChessBase 2012. Traduction : « Rajlich a ruiné sa carrière et sa réputation brillantes parce qu'il n'a pas rempli correctement une ligne d'un formulaire de participation ICGA. S'il avait déclaré les origines de Rybka dans Fruit et s'était conformé à la GPL, il aurait peut-être pu participer avec la permission de Letouzey. »

V. Les voix du milieu — observers, forums, réactions dispersées

Camp III · La communauté divisée

Les retours publiés par ChessBase en janvier 2012 en réaction à l'article Riis dessinent un panorama de la communauté profondément clivée. Plusieurs voix résument l'embarras de ceux qui ne veulent pas choisir un camp :

« After reading all parts of your report, it seems that you make a good case. I went back to Zach Wegner and Mark Watkin's reports to review the specifics of the allegations, details that were rather compelling at the time, and I am uncertain. There are details that you do not address, but then you do raise general doubts. »

Après avoir lu toutes les parties de votre rapport, il me semble que vous présentez un bon argumentaire. Je suis revenu aux rapports de Zach Wegner et Mark Watkins pour revoir les détails des allégations — des détails qui étaient assez convaincants à l'époque — et je reste incertain. Il y a des détails que vous n'abordez pas, mais vous soulevez des doutes généraux.

Paul Ruffle, Westgate-on-Sea, Angleterre · Feedback ChessBase · 13 janvier 2012

« I think the 'gross miscarriage' here is that ChessBase is only printing one side of the story. Why don't we see the rebuttals from David Levy and Tom Watkins. I'm disappointed that you show extreme bias here. My opinion of ChessBase has greatly diminished. »

Je pense que le « scandaleux déni de justice » ici, c'est que ChessBase ne publie qu'un côté de l'histoire. Pourquoi ne voyons-nous pas les contre-arguments de David Levy et Mark Watkins ? Je suis déçu que vous fassiez preuve d'un biais aussi extrême. Mon opinion de ChessBase a considérablement diminué.

Drew Foote · Feedback ChessBase · 13 janvier 2012

« Ben Johnson took doping, Vasik Rajlich took code, Samsung took design, Microsoft took patents, all were punished... not really surprising, the list is endless. »

Ben Johnson a utilisé du dopage, Vasik Rajlich a pris du code, Samsung a pris du design, Microsoft a pris des brevets, tous ont été punis... rien de très surprenant, la liste est sans fin.

Jimmy Liew, Puchong · Feedback ChessBase · 13 janvier 2012

« I thought at first that Dr. Søren Riis is an impartial observer stepping in to defend Rajlich. Then I read in Part 4 that he is a Rybka forum administrator. Hardly 'impartial', I would say and quite misleading of him not to admit this up front. »

J'ai d'abord pensé que le Dr Søren Riis était un observateur impartial intervenant pour défendre Rajlich. Puis j'ai lu dans la Partie 4 qu'il est administrateur du forum Rybka. Difficilement « impartial », j'oserais dire, et assez trompeur de sa part de ne pas l'admettre d'emblée.

Michael Lampe, Bad Rappenau, Allemagne · Feedback ChessBase · 13 janvier 2012

La question du biais de publication est elle-même au cœur du débat. Riis reconnaît avoir choisi ChessBase délibérément — mais pour une raison stratégique, non idéologique :

« There were strong arguments for publishing [the article at] ChessVibes as you would be seen as more neutral, while publishing with Chessbase would open up for the most trivial counter-attack: "Cui Bono". However, since I am a Rybka Forum moderator it was clear my article would always be seen as biased. When I first read the ICGA report I thought they put a convincing case but it was only when I investigated the case I began to realise the full extent of the injustice. »

Il y avait de solides arguments pour publier l'article sur ChessVibes, où j'aurais semblé plus neutre, tandis que publier chez ChessBase ouvrait la porte à la contre-attaque la plus évidente : « Cui Bono ». Cependant, puisque je suis modérateur du Forum Rybka, il était clair que mon article serait de toute façon considéré comme partial. Quand j'ai lu pour la première fois le rapport ICGA, j'ai pensé qu'il présentait un argumentaire convaincant — c'est seulement en enquêtant que j'ai commencé à prendre conscience de l'étendue de l'injustice.

Søren Riis · ChessVibes, janvier 2012

VI. La question que personne ne pose — l'écosystème des dérivés

La symétrie ignorée

L'un des arguments les plus politiquement incendiaires de Riis — celui sur lequel l'ICGA n'a jamais répondu directement — concerne l'écosystème global des dérivés dans le chess computing :

« What is clear is that Rajlich's original ideas have been lifted from various reverse-engineered editions of Rybka again and again and again — his work has been pilfered as comprehensively as anyone's in all of computer chess history. A number of leading programs have rather obviously benefited: in practical improvements to their programs, in tremendously reducing their development time, and in gaining insights they might never have developed on their own. Yet, it is Rajlich who was investigated and found guilty of plagiarism in absentia, banned for life, stripped of titles, and vilified in the international press over a five-year-old tournament rule violation. Ironically, it is the ICGA which may have committed an illegal act in publishing a disassembly of Rybka 2.3.2a, a commercial product still under license, on the Internet. »

Ce qui est clair, c'est que les idées originales de Rajlich ont été reprises encore et encore depuis diverses éditions désassemblées de Rybka — son œuvre a été pillée aussi complètement que celle de n'importe qui dans toute l'histoire du chess computing. Un certain nombre de programmes leaders en ont manifestement bénéficié : dans l'amélioration pratique de leurs programmes, dans la réduction considérable de leur temps de développement, et dans l'acquisition d'intuitions qu'ils n'auraient peut-être jamais développées seuls. Et pourtant, c'est Rajlich qui a été condamné pour plagiat in absentia, banni à vie, dépossédé de ses titres et vilipendé dans la presse internationale pour une infraction à une règle de tournoi vieille de cinq ans. Ironiquement, c'est l'ICGA qui a peut-être commis un acte illégal en publiant un désassemblage de Rybka 2.3.2a — un produit commercial encore sous licence — sur internet.

Søren Riis · ChessBase · Partie II · 3 janvier 2012

David Levy répond à la question des autres programmes dérivés par une pirouette procédurale :

« In general the 'illegal clones' to which your question refers have not attempted to enter any ICGA events and so there has been no reason for us to investigate them. [...] Just as the IOC has certain qualification rules for its events, so does the ICGA. Why do none of the top seven programs in the world participate in the ICGA world championships? Most of the top seven original programs do participate. »

En général, les « clones illégaux » auxquels vous faites référence n'ont pas tenté de participer aux événements ICGA, il n'y avait donc aucune raison de les investiguer. [...] Tout comme le CIO a des règles de qualification pour ses événements, l'ICGA aussi. Pourquoi aucun des sept meilleurs programmes du monde ne participe-t-il aux championnats du monde ICGA ? La plupart des sept meilleurs programmes originaux y participent.

David Levy · Interview ChessBase · Partie 2 · 10 février 2012

VII. La Commission FIDE — arbitrage partiel en 2015

Le verdict du verdict

En 2012, Vasik Rajlich dépose une plainte formelle auprès de la Commission d'Éthique FIDE, cosignée par Riis, Schröder et Whittington. En octobre 2015, la Commission rend sa décision. Elle ne réhabilite pas Rybka — elle sanctionne l'ICGA pour des lacunes procédurales dans l'application du bannissement à vie, estimant que cette sanction « manquait d'une base légale suffisante et de garanties procédurales adéquates ». L'ICGA reçoit un avertissement officiel. Les titres ne sont pas restitués.

Bilan 2015 Ce que la FIDE a et n'a pas tranché
  • La Commission d'Éthique FIDE reconnaît que l'investigation ICGA était fondée dans son principe
  • Elle critique les garanties procédurales insuffisantes entourant le bannissement à vie
  • Elle ne se prononce pas sur la culpabilité technique de Rajlich
  • Elle ne restitue aucun titre
  • L'ICGA reçoit un avertissement — et non une injonction de réhabilitation
  • La question du code source de Rybka reste non résolue : Rajlich ne l'a jamais soumis

VIII. Conclusion — une question ouverte

Après quinze ans, l'affaire Rybka reste ouverte dans ses fondements. La question « Rybka 1.0 beta était-elle substantiellement dérivée de Fruit 2.1 ? » ne peut être tranchée qu'avec le code source de Rybka — que Rajlich n'a jamais publié ni soumis à un tiers de confiance. Les preuves techniques de Watkins sont convaincantes pour la plupart des observateurs indépendants, mais « convaincant » et « prouvé » ne sont pas synonymes en droit.

Ce qui est certain, en revanche, c'est ceci : l'ICGA a utilisé le terme « plagiat » pour une infraction qui, dans sa formulation réglementaire, ne concernait que la déclaration dans un formulaire de participation. Rajlich avait crédité Fruit publiquement. Il n'avait pas coché la bonne case. Un bannissement à vie pour une ligne de formulaire — c'est la formulation lucide de Levy lui-même — est une sanction dont la proportionnalité mérite d'être questionnée, même par ceux qui ne doutent pas de la culpabilité technique.

Et c'est peut-être là l'héritage le plus durable de l'affaire : non pas la réponse à la question « Rajlich a-t-il copié ? » mais la mise en évidence que les communautés de l'open source, du chess computing et de la propriété intellectuelle algorithmique n'avaient — et n'ont toujours — pas de cadre normatif clair pour répondre à cette question. L'affaire Rybka est une jurisprudence dans un domaine où la loi n'est pas encore écrite.

« Houdini, which experts say is a derivative of Ippolit, in turn a derivative of Rybka — so the top seed and winner of the most recent ICGA event is in place 53 of the CCRL Computer Rating list. How can such world championships be meaningful? »

— Lettre au forum, janvier 2012. Traduction : « Houdini, que les experts décrivent comme un dérivé d'Ippolit, lui-même dérivé de Rybka — et ainsi le meilleur joueur de l'événement ICGA le plus récent est 53e au classement CCRL. En quoi de tels championnats du monde peuvent-ils être significatifs ? »

Camp Accusation Arguments centraux retenus
  • 74,4 % de chevauchement structurel entre Rybka 1.0 beta et Fruit 2.1 (rapport Watkins)
  • Rajlich a lui-même déclaré en 2008 avoir « pris beaucoup de choses » dans Fruit
  • La soudaineté du bond Elo de pré-Rybka 1.0 à Rybka 1.0 beta est inexpliquée sans dérivation
  • Rajlich n'a soumis aucune défense technique et a refusé de fournir le code source
  • Vote unanime 5-0 du conseil ICGA après examen par 34 experts
Camp Défense Arguments centraux retenus
  • Pas de copie verbatim prouvée — Levy lui-même parle de « non-literal copying »
  • Rybka et Fruit utilisent des structures de données fondamentalement différentes (bitboard vs mailbox)
  • Les tableaux PST présentés comme preuves ont été contestés point par point par Schröder
  • Plusieurs membres du panel étaient concurrents directs et bénéficiaires des titres vacants
  • Rajlich avait crédité Fruit publiquement — l'infraction était administrative, pas intentionnelle
  • La Commission d'Éthique FIDE a sanctionné l'ICGA pour lacunes procédurales (2015)
Question non résolue Ce que personne ne peut trancher sans le code source
  • Le degré exact de dérivation technique de Rybka 1.0 beta par rapport à Fruit 2.1
  • Si la dérivation — à la supposer avérée — constituait une violation du droit d'auteur ou seulement du règlement ICGA
  • L'impact réel des PST et des structures partagées sur la force de jeu de Rybka
  • La légalité du désassemblage de Rybka 2.3.2a par l'ICGA pour constituer ses preuves

La lettre ouverte de mars 2011 est disponible sur le forum OpenChess. Note : Ed Schröder figure parmi les signataires — il rejoindra la défense de Rajlich neuf mois plus tard.

L'article de Søren Riis en quatre parties (ChessBase, janvier 2012) est disponible en PDF via ChessBase. La réponse de David Levy, No Miscarriage of Justice, est disponible sur le site ICGA.

Le rapport Watkins de mars 2011 est disponible sur OpenChess Forum. Sa mise à jour de 2013 et l'article académique cosigné avec Dailey et Hair dans Entertainment Computing (2014) constituent la version la plus documentée de l'argumentation technique de l'accusation.

Ed Schröder a publié deux documents de fond : Rybka Reloaded (2012) et The Myth Rajlich Copied Fruit (2015), tous deux disponibles en PDF sur son site personnel rebel13.nl.

La décision de la Commission d'Éthique FIDE (2015) n'est pas publique dans son intégralité ; les parties sont autorisées à en citer des extraits mais pas à publier le texte complet.