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Sargon Anthology – Dan & Kathe Spracklen : Chess Engine

Sargon – Dan & Kathe Spracklen

Anthologie complète de Sargon

Dan et Kathe Spracklen : un kit Z80, quinze dollars de listing, et le programme qui a appris à jouer aux échecs à toute une génération de micro-ordinateurs
Sargon Anthology – Dan & Kathe Spracklen : Chess Engine
Illustration originale de l’anthologie (générée par code) : la puce Z80 du Jupiter II, le ziggurat d’Akkad, et les engrenages d’une époque.

I. Dan et Kathe : deux programmeurs de San Diego

Sargon n’est pas né dans un laboratoire universitaire. Il est né chez deux salariés de San Diego, Dan Spracklen (ingénieur chez Univac) et Kathe Spracklen (Burroughs), qui voulaient comprendre ce qu’un petit ordinateur personnel pouvait faire d’autre que des jeux de cartes. Dan avait lu, des années plus tôt, un livre qui disait seulement que des programmes d’échecs existaient, sans expliquer comment en écrire un ; Kathe, elle, a rapporté d’un camarade de classe un article sur l’élagage alpha-bêta, et le couple y a passé un week-end entier. Sans ce hasard, Sargon I n’aurait pas utilisé l’alpha-bêta. La première version fixait la profondeur à deux demi-coups.

Ils décrivent eux-mêmes leur méthode dans l’entretien d’histoire orale du Computer History Museum, que nous avons déjà résumé dans notre fiche Update : Kathleen & Dan Spracklen. Dan écrit le moteur de recherche ; Kathe se spécialise dans l’évaluation positionnelle. Pendant des années, ils s’affrontent à coups de tournois internes : l’ancienne recherche avec la nouvelle évaluation contre la nouvelle recherche avec l’ancienne.

Sargon – Dan et Kathe Spracklen, 1978
Dan et Kathe Spracklen, 1978 (document de notre fonds).

II. 1978 : le Jupiter II et la Faire de la Côte Ouest

Sargon I est écrit en langage machine Z80 sur un Jupiter II, un kit de micro-ordinateur de l’époque, sans assembleur à deux passes ni imprimante : le couple recopie les listings à la main. (Les sources divergent : l’entretien du CHM dit « Jupiter II » ; certaines pages citent « Jupiter III ». Nous retenons le témoignage direct.) Le programme remporte le premier tournoi d’échecs de micro-ordinateurs, à la West Coast Computer Faire de San José en 1978 — leur tout premier tournoi.

La conséquence est inattendue : le code est publié sous forme de listing, dans un livre édité par Hayden, pour une quinzaine de dollars. Des amateurs le recopient, l’adaptent au TRS-80, à l’Apple II, au 8080, au Nascom… Le port Apple II de Gary Shannon est resté célèbre. Sargon devient, avant d’être un produit, un texte que l’on copie.

1977Jupiter IIZ80 : premier Sargon1978Faire de la Côte Ouest1er tournoi micro · livre Hayden1979Sargon II / 2.5Apple · Chafitz MGS1980FidelityAuto Response Board · 10 ans1983Sargon IIIMacintosh · Botvinnik1989Sargon IVPC / Mac (dates à recouper)1992Sargon Vdates à recouper

III. Sargon II et l’ère des ports

Hayden commercialise ensuite Sargon II sur Apple II, à un prix de l’ordre de 29,95 dollars, avec 10 % de royalties, plus tard 15 %. « Chaque fois que nous recevions un relevé de royalties, il était plus gros, et nous en étions sans cesse stupéfaits », racontent-ils : en six mois, leur ordinateur est amorti, et Dan quitte son emploi pour s’y consacrer. Dans l’entretien, Dan cite aussi ses anciens rivaux des tournois de l’ACM, comme Robert Hyatt.

Anecdote. Pour Sargon III, Dan et Kathe repartent d’une feuille blanche, cette fois en 6502 (« nous savions maintenant que cette machine était bien plus puissante »), avec un évaluateur d’échanges complet et une recherche de quiescence.

IV. Chafitz, Applied Concepts et la « Great Game Machine »

C’est ici que Sargon quitte le micro-ordinateur. Applied Concepts, société texane, produit le « Boris », un ordinateur d’échecs dédié, puis un système modulaire de jeux (la Great Game Machine / Modular Game System), distribué par Chafitz. Les Spracklen y placent Sargon 2.5. La suite est un cas d’école de contrat qui tourne mal : les ventes sont inférieures aux promesses, Chafitz et Applied Concepts se brouillent en justice, et Applied Concepts finit par liquider ses stocks et disparaître. Dan, qui avait quitté son emploi pour ce projet, n’en retire « presque rien ».

Boris Diplomat, Chafitz, vers 1979
Boris Diplomat, Chafitz Inc., Rockville (Maryland), vers 1979. Photo Joe Haupt, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Les ventes de Chafitz mettent aussi en avant, selon les documents d’époque, des résultats flatteurs face aux Chess Challenger de Fidelity — on cite notamment une victoire 10-0 sur le Voice Challenger. Cette rivalité va tourner à l’avantage de Fidelity : l’entreprise que Sargon affrontait va devenir son employeur.

Fidelity Chess Challenger Voice
Fidelity Chess Challenger Voice. Photo Tiia Monto, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

V. Fidelity : l’Auto Response Board et dix ans de machines dédiées

Après l’échec avec Applied Concepts, les Spracklen reprennent contact avec Fidelity. Ils volent à Miami, rencontrent le président de la société (Sidney Samole) et son ingénieur en chef (Ron Nelson), organisent un petit tournoi entre leur programme et celui de Fidelity — « notre programme a mis une raclée au leur » — et signent un contrat. Ils travaillent à San Diego, à plein temps, pour dix ans, à partir de 1980. Fidelity les laisse continuer à vendre Sargon via Hayden : « ils ne voyaient pas cela comme une concurrence ».

Le travail est radicalement différent de celui d’un micro-ordinateur : pas de système d’exploitation, pas de fenêtre ; le programme prend le contrôle sur l’interruption de mise sous tension, et il faut faire biper le haut-parleur à la bonne fréquence. Toute l’interface passe par 64 petites lampes sous les cases. Et le calendrier est impitoyable : le programme est gravé en ROM, donc « si vous avez un bug grave, vous avez perdu Noël ». Le fruit le plus connu de cette période est l’Auto Response Board (1980), plateau sensoriel dont les prix cités par les sources varient fortement (875 contre 1 995 dollars selon les lieux et les versions).

Palmarès. Ils racontent avoir gagné les trois premiers championnats du monde de micro-ordinateurs, et partagé le quatrième, avec des Chess Challenger « poussés » à la fréquence maximale — comme tout le monde, précisent-ils. La première machine était un 6502 ; plus tard, ils ont migré vers le Motorola 68000.

VI. Sargon III, le Macintosh et le moteur séparé de l’interface

Vers 1983-84, Apple propose aux Spracklen, quelques semaines avant l’annonce du Macintosh, de porter Sargon sur un système de pré-série (un développeur s’était désisté). Ils réécrivent tout en 68000, avec les entrées-sorties en Pascal : Sargon devient le premier logiciel tiers exécutable pour le Mac, juste après MacWrite et MacPaint. C’est là qu’ils conçoivent ce qu’on appellerait aujourd’hui un moteur : un code qui ne fait que jouer aux échecs, séparé de l’interface graphique, jusqu’à tenir dans 8 à 16 Ko.

Techniquement, Sargon III utilise un plateau « entrelacé » de 128 octets (l’ancêtre de la représentation 0x88 : une sortie de plateau se détecte en testant deux bits), des tables de hachage à nombres aléatoires BCH — un gain de force notable —, une profondeur de trois demi-coups, puis quatre ou cinq sur machines plus rapides. Il apporte aussi un livre d’ouvertures et une collection de parties célèbres, rejouables avec l’interface, dues à un maître nommé Boris Baczynski (transcription incertaine dans l’entretien).

VII. 1983 : Botvinnik contre Sargon

Parmi les images les plus célèbres de la période : l’ancien champion du monde Mikhaïl Botvinnik, pionnier des échecs par ordinateur, face à Sargon en 1983. L’animation ci-dessous (domaine public, CC0) rejoue la partie sur l’échiquier.

Botvinnik contre Sargon, 1983
Botvinnik – Sargon, 1983, animation Wikimedia Commons (CC0). Nous n’avons pas pu recouper le détail du match avec une source primaire : à vérifier avant citation.

VIII. Mephisto, Sci Tech et la fin de l’aventure

Fidelity est ensuite rachetée par un fabricant allemand, celui dont le programme de Richard Lang, Mephisto, avait détrôné Sargon. Les Spracklen se trouvent « numéro deux » dans leur propre maison, et acceptent la proposition d’Eric Winkler (Sci Tech) : construire un moteur d’échecs entièrement en langage d’assemblage SPARC, sur des stations Sun, avec un module matériel conçu par Dr. Design. Les ingénieurs de Sun leur assurent que c’est « la seule application sur Terre écrite entièrement en assembleur SPARC ». Le programme perd la dernière ronde d’un championnat du monde après une ouverture mal comprise, à la fin du livre. Sci Tech renonce ; les Spracklen aussi. C’est la fin de leur aventure en échecs informatiques — à l’exception d’un mois mémorable avec Donald Michie, qui tentait de régler automatiquement les poids d’évaluation à partir de centaines de milliers de positions de grands maîtres. Résultat : un programme qui sacrifiait sa dame avec enthousiasme, parce que les maîtres ne le font que lorsque c’est gagnant.

Dans le laboratoire, cette lignée est bien représentée : la machine Sparc de cette lignée (à recouper), ainsi que les machines Fidelity, figurent dans notre échelle de classement.

IX. Tableau des versions

VersionAnnéePlateformeRemarque
Sargon I1978Z80 (Jupiter II)Vainqueur de la Faire de la Côte Ouest ; listing Hayden
Sargon II1979Apple II, TRS-80…≈ 29,95 $ ; royalties 10–15 %
Sargon 2.51979–80Chafitz MGS / BorisApplied Concepts
Sargon III1983Apple II (6502), Macintosh (68000)Livre d’ouvertures, parties célèbres
Sargon IV1988/89PC / MacDates divergentes selon les sources
Sargon V1991/92/95PC / MacDates divergentes selon les sources

X. Sargon aujourd’hui

Le code original de Sargon (Z80) a été porté et commenté par Bill Forster (projet « retro-sargon »), qui permet de le compiler et de l’exécuter sur du matériel moderne. C’est aujourd’hui la meilleure façon d’étudier un programme dont les auteurs eux-mêmes disent que les gains, dans les années 80, étaient durs à obtenir et de plus en plus petits.

Un livre à quinze dollars, un week-end sur l’alpha-bêta, un nom emprunté à un roi d’Akkad. Le reste — Apple, Fidelity, Macintosh, SPARC — est l’histoire de deux personnes qui n’ont pas arrêté de travailler pendant dix ans.

Sources