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MChess - Marty Hirsch

Anthologie complète de MChess et AI Chess — Marty Hirsch

Anthologie complète de MChess et AI Chess

I. Marty Hirsch : portrait d’un Californien à la double vie

Il y a quelque chose d’inattendu dans la trajectoire de Martin D. “Marty” Hirsch. Pas de chambre d’adolescent en Angleterre comme Uniacke, pas de club d’échecs universitaire dans le Mississippi comme Hyatt, pas d’appartement de Tel Aviv comme Ban. Hirsch vient de la Californie du soleil, des mathématiques appliquées, et de la conquête spatiale.

Marty Hirsch est un mathématicien appliqué, ingénieur et programmeur américain, auteur des programmes d’échecs AI Chess et MChess. Ancien ingénieur à la NASA, il détient un Bachelor of Science en mathématiques appliquées de la California State University de Northridge, obtenu en 1979.

Il est diplômé de la CSUN entre 1974 et 1978. C’est donc à l’époque où Hyatt programme Blitz sur un mainframe universitaire du Mississippi, où Schröder s’apprête à découvrir le TRS-80 et où Uniacke cherche un nom pour HIARCS dans une salle de physique, que Hirsch finit ses études de mathématiques à Northridge — dans la banlieue nord de Los Angeles.

Son passage à la NASA n’est pas anodin. Il a reçu une récompense de la NASA pour sa contribution au succès de Voyager. La sonde Voyager, lancée en 1977, est l’une des aventures scientifiques les plus extraordinaires de l’humanité — encore active aujourd’hui à plus de 20 milliards de kilomètres de la Terre. Hirsch y a contribué.

C’est exactement la philosophie de MChess.

Marty Hirsch fête ses 70 ans en janvier 2026. Dans le fil de discussion de la communauté de TalkChess qui lui rend hommage à cette occasion, Mark Uniacke lui-même poste un message : il dit que Marty Hirsch était son idole.

II. AI Chess : le programme qui précède MChess (1984–1990)

Avant MChess, il y a AI Chess — le premier programme commercial d’échecs de Hirsch, qui n’est pas une curiosité de laboratoire mais un vrai produit commercial.

Marty Hirsch est décrit comme “un expert programmeur IBM-PC préalablement connu pour un programme appelé AI Chess”.

AI Chess est un programme PC pour MS-DOS, commercialisé dans la seconde moitié des années 1980. À cette époque, le marché des logiciels d’échecs pour PC est en pleine ébullition : Chessmaster, Sargon, Battle Chess se battent pour les rayons des grandes surfaces.

L’expérience de AI Chess est fondatrice pour Hirsch. Il y teste ses premières idées sur la reconnaissance de patterns et l’évaluation positionnelle. Ce n’est pas encore MChess, mais c’est le laboratoire dans lequel MChess va naître.

La transition entre AI Chess et MChess est décrite dans la documentation de l’époque : M-Chess est un nouveau programme qui a pris 3 années-hommes à développer.

III. La philosophie fondatrice : émuler le joueur humain de haut niveau

Le design inhabituel de MChess

M-Chess Professional a un design inhabituel qui tente d’émuler le style d’un joueur humain fort en utilisant une reconnaissance de patterns complexe, en mettant l’accent sur les aspects positionnels et en ayant une connaissance précise d’un certain nombre de finales, tout en étant tacticalement puissant.

Cette phrase — extraite de la présentation commerciale officielle — est un programme philosophique aussi dense que celui d’HIARCS. Pas simplement calculer plus profond. Pas simplement chercher plus de nœuds. Mais émuler un fort joueur humain. La reconnaissance de patterns. La connaissance des finales. La synthèse du positionnel et du tactique.

Les interrupteurs logiques : une évaluation adaptative par phase de jeu

L’innovation la plus technique et la plus distinctive de MChess est celle de ses interrupteurs logiques dans l’évaluateur — ce que la communauté nommera plus tard l’évaluation tapered ou l’évaluation dynamique par phase.

Par le biais d’interrupteurs logiques dans l’évaluateur, le programme sélectionne dynamiquement un ensemble d’heuristiques en fonction du type de position : début d’ouverture, fin d’ouverture, début de milieu de jeu, fin de milieu de jeu, finale, et plusieurs finales spécifiques. Le développement est mis en avant dans l’ouverture, la sécurité du roi et la mobilité dans le milieu de jeu, et les pions passés et un roi actif dans la finale.

C’est élégant et profond. La grande majorité des programmes de l’époque utilisent une fonction d’évaluation statique — les mêmes paramètres dans la même pondération, quelle que soit la phase de la partie. MChess, lui, change d’identité selon la phase.

Le machine learning avant l’heure : l’apprentissage du livre d’ouvertures

Marty Hirsch publie en 2001 un article académique intitulé “Machine Learning in MChess Professional” dans Advances in Computer Games 9.

Cet article, rédigé six ans après le titre mondial de 1995, révèle une autre dimension de MChess que sa réputation de “fort programme de tournoi” laissait dans l’ombre. MChess implémente une forme d’apprentissage automatique appliqué à son livre d’ouvertures — le programme analyse les résultats de ses parties et ajuste statistiquement les probabilités d’utiliser telle ou telle ligne d’ouverture en fonction du succès ou de l’échec de ces lignes dans ses parties précédentes.

MChess et la naissance du terme “chess engine”

En début 1993, Marty Hirsch est le premier à établir une distinction entre les programmes d’échecs commerciaux tels que Chessmaster 3000 ou Battle Chess d’un côté, et les “chess engines” comme ChessGenius ou son propre MChess Pro de l’autre.

Avant Hirsch, tous les programmes d’échecs sont appelés indifféremment “chess programs” ou “chess software”. La distinction qu’il établit publiquement en 1993 structure définitivement le vocabulaire de tout le domaine.

IV. L’ascension vers le sommet (1990–1995)

AEGON 1991 : le meilleur programme du tournoi

MChess Pro finit 8ème et est le programme le mieux classé du tournoi AEGON Man-Machine de 1991.

Être le meilleur programme parmi tous les programmes participants au tournoi AEGON — c’est-à-dire faire mieux que Fritz, Genius, Rebel et tous les autres — est une performance qui confirme immédiatement que MChess n’est pas un programme de second rang.

ACM 1991 : deuxième place sur le continent

Les versions précédentes de M-Chess ont obtenu de nombreuses distinctions, dont la meilleure position au tournoi AEGON 1991, la deuxième place au tournoi ACM 1991 et la première place au Championnat d’Échecs Informatiques sur Plateforme Uniforme 1992.

WMCCC 1991 Vancouver : troisième place

Au WMCCC de Vancouver 1991 — celui où Gideon d’Ed Schröder remporte son premier titre mondial — MChess se classe troisième. M-Chess de Marty Hirsch sur un 80486 à 33 MHz finit troisième à Vancouver 1991.

Troisième derrière Gideon (ChessMachine ARM) et The King (également ChessMachine ARM), MChess est le meilleur programme sur PC standard du tournoi.

Les grands-maîtres battus

MChess Pro a battu un certain nombre de joueurs très forts, dont Christiansen, Z. Polgar, Rohde, Shabalov, Cifuentes et Wolff.

La partie contre Zsuzsa Polgar en 1995 est l’une des mieux documentées : structure de pions affaiblie, finale technique, conversion impeccable.

V. Le WMCCC 1995 de Paderborn : le titre mondial et la partie légendaire

Paderborn, 15 octobre 1995

Le 13ème Championnat du Monde de Microordinateurs se tient à l’Université de Paderborn. Parmi les participants : MChess Pro 5.0 de Hirsch, Chess Genius de Richard Lang, Fritz, Nimzo 3, Shredder, Ferret.

Le titre est finalement partagé entre MChess Pro 5.0 et Chess Genius, mais le playoff désigne MChess comme champion absolu.

La partie du playoff : 77 coups de génie

La partie du playoff — MChess Pro (blancs) contre Chess Genius (noirs) — est l’une des plus étudiées de la décennie. Le sacrifice 19…Bxg3 de Genius est spectaculaire, mais MChess répond parfaitement.

La finale, jouée jusqu’au 77ème coup, est un modèle de technique : forteresse, zugzwang, précision chirurgicale.

L’interview de Der Spiegel : “les Rambos perdent”

Le magazine Der Spiegel publie en mai 1995 un article intitulé “Rambos verlieren” — les Rambos perdent — où Hirsch explique que les programmes jouant uniquement en force brute finissent par perdre face à des programmes plus intelligents.

VI. La contribution académique : “Botvinnik und die Schachprogrammierung”

En juin-juillet 1995, Hirsch publie dans le magazine Computerschach und Spiele (en allemand) un article intitulé “Botwinnik und die Schachprogrammierung” — Botvinnik et la programmation d’échecs.

Botvinnik — Mikhail Botvinnik, le champion du monde soviétique — est une figure tutélaire de toute réflexion sur l’intelligence artificielle appliquée aux échecs. Il a lui-même développé ses propres théories sur la façon dont un ordinateur devrait jouer aux échecs, insistant sur une approche “intelligente”.

Dap Hartmann, dans son compte-rendu dans l’ICGA Journal, écrit : “Les programmeurs commerciaux et les fabricants révèlent rarement les détails de leurs programmes… C’est maintenant au tour de Marty Hirsch de livrer les secrets des entrailles de MChess.”

Hartmann conclut : “Même si on ne peut pas avoir son gâteau et le manger, sa publication tardive d’idées mérite des éloges.”

VII. La catastrophe commerciale : l’affaire Stamer et la fin de MChess

Windows 95 et le contexte commercial

La victoire à Paderborn en octobre 1995 aurait dû être le tremplin d’une décennie commerciale brillante. Ce ne le fut pas — et la raison combine un contexte de marché défavorable et un contentieux commercial dévastateur.

MChess Pro est un programme MS-DOS à une époque où Windows 95 s’impose. Les utilisateurs veulent des interfaces graphiques Windows natives. MChess reste en DOS plus longtemps que la compétition.

L’affaire Stamer : le désastre juridique

En raison de publicités irrégulières de Stamer et de déclarations discutables dans son Catalogue d’Ordinateurs d’Échecs 1996, des problèmes surgissent, avec des conséquences financières pour Hirsch et Gerd Isenberg.

Le catalogue contenait notamment un défi à Garry Kasparov — une déclaration marketing extravagante que Hirsch n’avait pas autorisée. Weiner, rival de Stamer, engage des poursuites. Une avalanche judiciaire s’ensuit.

Un utilisateur résume la situation sur Usenet : les conséquences de la rupture Hirsch-Stamer et la perte d’une grosse somme d’argent font que Marty ne peut plus gagner sa vie avec la programmation d’échecs.

L’arrêt du développement

MChess 7 sort en 1997-1998, mais c’est déjà un programme développé dans des conditions difficiles. En 1999, le classement SSDF place HIARCS 7.0 en tête, suivi de Fritz 5.32 — avec MChess Pro 7.1 en septième ou huitième position.

En 2001, MChess est hors du top 30. Ce n’est pas une défaillance algorithmique, mais l’absence de développement soutenu.

VIII. Après MChess : la vie de l’après

Hirsch ne disparaît pas du monde des échecs. Il s’y réinvente.

En tant que Directeur Technique (CTO) du World Chess Network, Hirsch conçoit et développe l’un des sites de jeu d’échecs en ligne les plus conviviaux d’internet.

En 2005, avec Harold Bogner, il lance la Chess Magnet School. Il est basé à Petaluma, en Californie, et est actuellement CTO de Chess Supersite Corp.

La Chess Magnet School est un projet éducatif visant à enseigner les échecs aux enfants via internet — exactement le type de mission sociale que l’on attendrait d’un homme formé à la NASA.

IX. Tableau des versions et classements

Version Année Plateforme Événement clé Elo/perf estimé
AI Chess1985–1989IBM PC MS-DOSProgramme commercial précédent1600–1800
M-Chess 1.x1989–1990IBM PC MS-DOSPremières versions1900–2000
M-Chess 2.x1991486 PCAEGON 1991, ACM 2e, Vancouver 3e2100–2200
M-Chess Pro 3.x1992486 PCUniform Platform 1er2200–2300
M-Chess Pro 4.x1993–1994Pentium PCMontée en puissance, SSDF top 52350–2450
MChess Pro 5.01995Pentium PCWMCCC Paderborn 1er~2550 SSDF
MChess Pro 6.01996Pentium PC MS-DOSAprès affaire Stamer2500–2550
MChess Pro 7.0/7.11997–1998Pentium PC MS-DOSDernières versions2450–2500
(arrêt développement)2001Hors top 30 SSDFObsolète

X. Anecdotes et faits marquants

  • L’ingénieur de Voyager champion du monde d’échecs informatique : Hirsch a reçu une récompense de la NASA pour sa contribution au succès de Voyager.
  • L’inventeur du terme “chess engine” : en 1993, Hirsch formalise la distinction entre programmes d’ambiance et moteurs d’échecs.
  • L’idole de Mark Uniacke : l’auteur de HIARCS dit que Marty Hirsch était son modèle.
  • “Rambos verlieren” dans Der Spiegel : un article emblématique résumant sa philosophie.
  • La catastrophe Stamer : un litige commercial qui saborde la carrière de MChess.
  • Machine Learning en 2001 : Hirsch publie un article sur l’apprentissage automatique dans MChess.
  • 70 ans et la communauté qui se souvient : TalkChess célèbre son héritage en 2026.

XI. Héritage : le champion sans lendemain

L’histoire de Marty Hirsch et MChess est peut-être la plus mélancolique de notre série. Une ascension brillante, un titre mondial en 1995, et un accident commercial qui met fin prématurément à ce qui aurait pu être l’une des grandes dynasties du jeu d’échecs informatique.

M-Chess Professional est l’un des programmes les plus forts des années 1990. Ses innovations — l’évaluation par phase de jeu, le machine learning appliqué aux ouvertures, le style d’imitation du joueur humain fort — sont des contributions majeures à l’état de l’art.

Et puis il y a ce legs invisible mais fondamental : le terme “chess engine”. Chaque fois que quelqu’un télécharge Stockfish, Leela ou Komodo et les appelle des “engines”, c’est l’héritage conceptuel de Marty Hirsch qui voyage.

Palmarès final :

  • 1 × Champion du Monde WMCCC (Paderborn 1995, MChess Pro 5.0)
  • 1 × Premier au Championnat Uniform Platform 1992
  • 1 × Meilleur programme au tournoi AEGON 1991
  • 3 grands-maîtres battus dans un seul tournoi (AEGON 1995, perf. 2652 Elo)
  • 2ème ACM 1991
  • Victoires documentées contre Christiansen, Zsuzsa Polgar, Rohde, Shabalov, Cifuentes, Wolff
  • Inventeur du terme “chess engine” (1993)
  • Prix NASA pour la mission Voyager
  • Publication académique sur le machine learning en 2001
  • L’idole de Mark Uniacke

Un ingénieur de la NASA qui avait aidé Voyager à traverser le système solaire, qui inventa le mot “engine” pour les programmes d’échecs, et dont le style agressif et le livre d’ouvertures unique font encore rêver les collectionneurs de logiciels vintage en 2026.