Laboratoire · méta-moteur
Sept cerveaux valent-ils mieux que trois ?
Après Orion, le trio, voici Pléiades : sept machines d’échecs des années 1980-90, sept auteurs différents, un arbitre Stockfish 18. Réunies, elles jouent trois classes au-dessus de la meilleure d’entre elles — et, à l’occasion, sacrifient à l’unanimité.
1.D’Orion à Pléiades
Orion, le trio (Novag Forte A + Mephisto MM IV + Fidelity Designer 2100), avait répondu à la question « trois cerveaux valent-ils mieux qu’un ? » : mesuré en gauntlet contre le plateau 2050-2350 du laboratoire, il est aujourd’hui coté 2316 par Ordo (210 parties), soit +528 au-dessus de la moyenne de ses trois membres (1788). La force d’un méta-moteur ne vient pas de la puissance de ses têtes, mais de la diversité de leurs erreurs : quand deux programmes de deux auteurs se trompent, ils se trompent rarement de la même façon, et l’arbitre n’a qu’à retenir le coup qui survit à tous les regards.
Si trois têtes gagnent 528 points, qu’en est-il de sept ? Pléiades reprend la recette avec sept auteurs et une tranche plus haute (membres de 2098 à 2188, moyenne 2147). La règle d’Orion — auteurs tous différents — est tenue ; l’écart interne de 90 points dépasse la limite habituelle de 75, assumé.
| Membre | Auteur | Cote (liste maison) |
|---|---|---|
| MChess 1.71 (486DX 33 MHz) | Marty Hirsch | 2188 |
| Saitek RISC 2500 v1.04 | Johan de Koning | 2181 |
| Fritz 2 (486DX 33 MHz) | Frans Morsch | 2170 |
| Gideon 3.1 ChessMachine (14 MHz) | Ed Schröder | 2150 |
| Fidelity Elite Avantgarde V9 | Dan & Kathe Spracklen | 2125 |
| Mephisto Berlin 68000 v0.03 | Richard Lang | 2118 |
| Novag Sapphire | David Kittinger | 2098 |
| Moyenne | sept auteurs | 2147 |
2.Comment ça marche
À chaque coup, les sept machines reçoivent la position et réfléchissent en parallèle, environ 15 secondes chacune. Elles rendent sept coups (parfois le même). Stockfish 18, un seul fil, environ une seconde, reçoit l’ensemble des coups proposés (go searchmoves) et retient le meilleur. Quand les sept tombent d’accord, l’arbitre n’est pas consulté : l’unanimité se suffit à elle-même.
La difficulté n’est pas le choix : c’est de faire jouer ensemble sept machines réelles dont aucune n’a d’entrée UCI. Chacune passe par un « pont » qui la pilote, et le vrai problème surgit quand le coup d’un membre n’est pas retenu : il faut remettre la machine sur la position réellement jouée.
• Cartes CB-Emu (RISC 2500, Elite V9, Berlin 68000, Sapphire), émulées sous MAME : la partie est rejouée en mode édition — gratuit, mesuré sur des milliers de rejeux.
• Relais DOS sur 486 émulé (MChess, Fritz 2) : la machine reprend son demi-coup puis saisit le coup retenu, au lieu de tout retaper.
• Carte ChessMachine (Gideon) : elle reçoit chaque coup de toute façon, un désaveu ne lui coûte rien.
Règle absolue : jamais de diagramme (FEN) en cours de partie — les machines dédiées déduisent les droits de roque du placement et roqueraient illégalement. On leur rejoue les coups, jamais une position.
3.Les chiffres : trois gauntlets
Pléiades a disputé trois gauntlets contre des plateaux d’adversaires de plus en plus relevés. Les performances ci-dessous sont calculées sur les cotes de la liste maison (chess.lumn.eu). Le classement Ordo, qui pèse toutes les parties ensemble, donne depuis 2921 ± 15 (151 parties) : à 5 points du chiffre poolé.
| Gauntlet | Score | % | Adv. moyen | Performance |
|---|---|---|---|---|
| Plateau 2350 | 13 / 14 | 92,9 | 2374 | 2827 ± 181 |
| Plateau 2650 | 73 / 90 | 81,1 | 2660 | 2930 ± 48 |
| Plateau 2950 | 19,5 / 45 | 43,3 | 2954 | 2906 ± 53 |
| Poolé | 105,5 / 149 | 70,8 | 2722 | 2916 ± 35 |
| Ordo (2 nov. 2026) | 107,5 / 151 | 71,2 | — | 2921 ± 15 |
Les trois estimations convergent autour de 2900-2930, sauf le plateau 2350 — trop faible et trop court (14 parties, ±181) pour contraindre quoi que ce soit. Le chiffre poolé est porté par les deux plateaux hauts.
4.La partie la plus spectaculaire
Gauntlet du plateau 2650, 29 octobre. Pléiades (Blancs) contre Yace Paderborn, coté 2726 — près de 600 points au-dessus de la moyenne de ses membres. Sicilienne Najdorf, égale jusqu’au 25e coup. Puis, d’un seul élan, les sept machines donnent l’échange.
La suite tient du collège bien réglé. Six têtes poussent le pion passé 27.d6 ; au 28.Fe6, la majorité veut reprendre le pion, mais l’arbitre écarte le vote et retient l’infiltration du Fou — Pléiades n’est pas une démocratie, c’est un collège avec un juge. 29.d7+ revient à l’unanimité. Pendant une quinzaine de coups, Yace — moteur des années 2000 — se croit gagnant de +5, puis son évaluation s’effondre. Plus loin, c’est le Gideon 3.1, le plus pessimiste des sept, qui trouve seul les meilleurs coups (six fois dans la partie), et le RISC 2500 qui voit seul le mat forcé. Mat au 60e.
5.PléiadesRT : jouer en temps réel, à l’horloge de n’importe quelle interface
En gauntlet, Pléiades peut se permettre de rejouer toute la partie à chaque membre désavoué : l’interface encaisse. Mais pour en faire un moteur UCI jouable dans n’importe quelle interface — Banksia, cutechess — qui lui impose sa pendule, il fallait que Pléiades tienne réellement ~15 secondes par coup, rejeu compris. C’est PléiadesRT. Les mesures prises :
L’instantané remplace le rejeu
Au lieu de rejouer la partie depuis le début, chaque carte CB-Emu prend un instantané de l’état machine (sauvegarde MAME programmée à la trame, avec notification après rechargement) et y revient. Coût du retour : 0,06 s au lieu de plusieurs secondes de rejeu qui enflent avec la partie. La variante en mémoire (buffer_save) a été écartée : cassée par les timers anonymes de MAME, elle faisait dériver l’horloge interne.
Soit tous passent, soit aucun
Les quatre cartes CB-Emu (Elite V9, RISC 2500, Berlin 68000, Sapphire) ont été validées une à une : désynchronisation puis trois demi-coups en mode édition, chacune devait repartir juste. Au passage, portage du greffon vers MAME 0.275 (la matrice de diodes du V9 était en miroir, les bits de touches inversés).
Temps adaptatif et pré-positionnement
Chaque membre reçoit une cible de 15 s, un plancher de 3 s, moins un surcoût propre à son chemin de resynchronisation (instantané, pré-pose, liste, rejeu), lissé d’un coup à l’autre, pour viser ~15 s réelles au total. Mieux : pendant que l’adversaire réfléchit, un membre peut pré-positionner les demi-coups déjà connus (resync + pose à l’avance), de sorte qu’à son tour il n’ait plus qu’à calculer. Le Sapphire, muet après une pré-pose, en est exclu et resynchronise au dernier moment.
Compatible avec l’horloge Banksia
La cible de temps est bornée par la pendule reçue au go (wtime/btime/movestogo, avec une réserve de ~10 s) : PléiadesRT respecte la cadence que lui impose l’interface au lieu d’imposer ses 15 s. Un plafond de marge au premier coup (4× puis 2× la cible) évite qu’une tête lente ne bloque la partie, et la nvram est remise à zéro au démarrage — une partie matée y persistait et faisait refuser la suivante.
Le gauntlet : même force, à ~80 Elo près
PléiadesRT a ensuite disputé son propre gauntlet sur le plateau 2650, contre les neuf mêmes adversaires que la version de laboratoire — la comparaison la plus juste possible. Résultat sur 99 parties : 71,5 / 99 (72 %), performance 2838 ± 40, contre 2930 pour la version gauntlet (qui rejoue toute la partie) sur le même plateau. Le classement Ordo confirme l’ordre de grandeur : PléiadesRT 2839 ± 18 contre Pléiades 2921 ± 15. Le passage au temps réel coûte donc de l’ordre de 80 Elo.
| Adversaire | Cote | Pléiades (labo) | PléiadesRT |
|---|---|---|---|
| Rebel 12 (P90) | 2514 | 100 % | 86 % |
| Chess Genius 1 (P90) | 2533 | 80 % | 100 % |
| Chess Genius 3 (P90) | 2577 | 95 % | 86 % |
| Stockfish 11 68040 | 2610 | 90 % | 82 % |
| Rebel 6.0 | 2674 | 65 % | 68 % |
| Yace Paderborn | 2726 | 90 % | 77 % |
| Nimzo 8 | 2757 | 85 % | 45 % |
| WildCat 8 | 2764 | 50 % | 59 % |
| Shredder 5.32 | 2781 | 75 % | 45 % |
| Performance | ~2660 | 2930 ± 48 | 2838 ± 40 |
| Cote Ordo | 2921 ± 15 | 2839 ± 18 |
Essai de mise au point : partie gagnée contre Fritz 2, médiane 15,1 s par coup à 60/900, zéro incident. Cotes Ordo du 2 novembre 2026 : Pléiades 2921, PléiadesRT 2839.
Pléiades – Yace Paderborn
Sicilienne Najdorf. Pléiades joue avec sept machines de sept auteurs : chacune réfléchit 15 secondes, et quand elles ne s’accordent pas, Stockfish 18 choisit en une seconde parmi leurs propositions. Ici les sept donnent l’échange d’un seul élan ; puis, coup après coup, c’est le plus pessimiste d’entre elles — le Gideon 3.1 — et le RISC 2500 qui trouvent seuls les coups décisifs, pendant qu’un moteur trois classes au-dessus se croit gagnant.
L’évaluation au fil de la partie
Évaluation Stockfish 16 du point de vue de Pléiades, après chaque coup joué (plafonnée à ±10 ; au-delà, c’est le mat).
Les moments clés
Chaque diagramme montre la position avant le coup. Flèches : les propositions des membres (couleur du membre si un seul la propose, gris si plusieurs), le coup joué en vert. Le tableau donne, pour chaque tête, son coup, son évaluation affichée et le contrôle Stockfish.
Rejouer la partie
Flèches ← → du clavier pour avancer et reculer.
